Je suis David et j’ai battu Goliath : petit journal d’une quête de justice…

Manon Talbot

J’ai travaillé plus de 25 ans en restauration. J’ai répété les mêmes mouvements et transporté des charges sur mes avant-bras, et ce, sans problème particulier pendant des années.

16 février 2015 – Je consulte un médecin pour la première fois, pour des douleurs au coude et à l’épaule, en lien avec mon travail. Elle établit le diagnostic d’épicondylite au coude gauche. Elle refuse cependant d’ouvrir une réclamation à la CSST disant que je n’ai aucune chance de gagner et qu’elle ne veut pas s’investir dans ce dossier.

17 février 2015 – Je communique avec la CSST pour expliquer mon cas. L’employée me recommande de faire une réclamation pour avoir droit aux traitements en attendant de savoir si ma lésion sera acceptée ou refusée. À la clinique, le médecin consulté accepte finalement de déclarer cette lésion à la CSST comme maladie professionnelle.

16 mars 2015 – La CSST refuse ma réclamation sous prétexte que je ne répète pas toujours le même mouvement et que je bénéficie de micro-pauses lorsque j’astique verres et ustensiles, des gestes qui me causent pourtant des douleurs aigües. Les raisons de ce refus me mettent tellement hors de moi que je décide de contester la décision. Malgré le refus, je décide de poursuivre les traitements de physiothérapie à mes frais, car je dois soulager la douleur et je veux guérir pour pouvoir reprendre mon travail.

5 mai 2015 – Ma réclamation est de nouveau refusée par la révision administrative.

23 juin 2015 – Je consulte l’uttam, qui considère que mes revendications sont légitimes et décide de m’aider dans le processus de contestation. Je choisis de me défendre seule au tribunal. Au cours des mois qui suivent, je consacre temps et efforts pour monter un dossier en béton avec l’aide et les conseils de l’uttam.

13 janvier 2016 – Je me présente au tribunal, mais mon audience est ajournée parce que l’avocat de la mutuelle de prévention de mon employeur laisse entendre qu’il n’a pas reçu tous les documents dans un délai raisonnable. Ce prétexte lui permet de demander une remise de l’audience, qu’il souhaite refixer à une date très éloignée. Heureusement, la juge lui demande de faire un effort pour trouver une date rapprochée. L’avocat exige mon dossier médical complet et c’est à moi de faire son travail pour le rassembler et le transmettre à la juge, à mes frais.

16 mars 2016 – Profitant de la remise, la mutuelle de prévention me fait évaluer par un médecin spécialiste « neutre », qui travaille dans ses bureaux. Évidemment, ce médecin déclare que ma lésion est une condition personnelle sans lien avec le travail. Il déclare aussi qu’elle est consolidée, « aux limites de la normale », en date de son examen.

26 avril 2016 – L’audience reprend. L’avocat fait témoigner mon employeur. Ce dernier ne comprend pas trop pourquoi il doit assister à tout ce processus. Obligé d’être sur place par sa mutuelle de prévention, il ne dit rien contre moi et témoigne plutôt en ma faveur. Bien sûr, l’avocat dépose le rapport de son médecin qui prétend que ma lésion est une condition personnelle sans lien avec le travail. De mon côté, je décris mon travail, je détaille les gestes que je faisais et j’explique comment mes douleurs sont apparues. Je fais valoir que ma blessure n’est pas guérie, contrairement à l’avis du médecin de la mutuelle.

28 juillet 2016 – La juge rend enfin sa décision. Elle déclare que j’ai bel et bien été victime d’une lésion causée par mon travail. Victoire! Je suis David et j’ai battu Goliath!

12 janvier 2017 – Je suis vue par un médecin du Bureau d’évaluation médicale, qui déclare ma lésion consolidée avec des limitations fonctionnelles permanentes. Je ne pourrai plus jamais être serveuse.

16 novembre 2017 – Je ferme le dernier litige au dossier, en décidant de ne pas aller au tribunal sur la question du pourcentage d’atteinte permanente et du montant forfaitaire. Je ne me suis jamais battue pour l’argent, mais bel et bien pour faire reconnaître que ma blessure était directement reliée à mon travail de serveuse. Ce fut une immense bataille, très longue et très stressante. J’en sors « brisée », mais fière à la fois. Je remercie ma famille, mes amis, mes collègues de travail, le médecin qui a repris mon dossier et accepté de me suivre pour ma lésion et l’uttam, pour son support et pour avoir cru en moi.

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