Virginie Robert
Notre chronique Luttes ouvrières a pour habitude de relater l’histoire d’une grève ou d’un lockout, mais pour cette parution nous vous proposons quelque chose d’un peu différent. Pour faire suite à notre dossier du printemps sur les conditions de travail chez Amazon, nous trouvions important de parler du premier syndicat accrédité au Québec dans un entrepôt d’Amazon : DXT-4 de Laval.
En mai dernier, les travailleuses et travailleurs de l’entrepôt DXT-4 de Laval ont choisi d’être représentés par le Syndicat des travailleuses et travailleurs d’Amazon Laval – CSN (STTAL-CSN). Il s’agit du résultat d’une longue campagne de mobilisation durant laquelle bâtir des liens de confiance et parler d’un projet de changement durable des conditions de travail fut la recette gagnante. Et il ne s’agit pas d’une petite victoire! Non seulement Amazon est un employeur colossal, mais il est aussi connu pour ses pratiques antisyndicales allant du renvoi de certaines militantes et certains militants syndicaux, aux méthodes plus subtiles comme l’affichage antisyndical ou par attitudes sournoises cherchant à savoir « qui » s’implique dans la campagne syndicale.
Cette nouvelle accréditation arrive dans un milieu de travail où les craintes de perdre son emploi et de renvoi pèsent particulièrement lourd sur la signature des cartes de membres. La majorité des travailleuses et travailleurs de l’entrepôt ont en effet des statuts migratoires précaires ou récents : réfugiés en attente de statut, nouveaux arrivants, étudiants internationaux, etc. La crainte de perdre son premier emploi au Canada et d’en vivre les impacts économiques est grande. Malgré cela, les militantes et militants du STTAL-CSN ont réussi à faire résonner leur projet syndical.
Les unions, qu’ossa donne?
Peu de personnes seront surprises d’apprendre que le travail chez Amazon est exigeant physiquement et psychologiquement. C’est un travail sous pression, organisé pour inciter les travailleuses et travailleurs à y rester peu de temps, avec un salaire qui ne rend pas justice à la charge de travail et la valeur du travail. On y favorise les embauches saisonnières avec des contrats à durée déterminée dont les critères de renouvellement ou de permanence sont plus que nébuleux. Pour autant qu’on le sache, c’est presque comme si un algorithme prenait la décision lorsque vient le temps de choisir les renouvellements de contrat ou les permanences. Ajoutez à cela les blessures et les douleurs fréquentes et vous comprendrez rapidement ce qui aura convaincu les travailleuses et travailleurs d’Amazon de Laval de se syndiquer.
Pour le nouveau président du STTAL-CSN, c’est d’ailleurs le désir de changer ces conditions de travail et la rémunération, qui a motivé les travailleuses et travailleurs d’Amazon d’adhérer au projet syndical. Puisqu’après tout, la seule manière d’avoir un poids suffisant pour exiger ces changements de manière durable, c’est à travers un syndicat qui tiendra tête à l’employeur. Dans un contexte où les demandes des travailleuses et travailleurs impliquent des changements structurels au sein de l’organisation du travail, la politique de la « porte ouverte » de l’employeur ne suffit pas. Enfin, ce que souhaitent les nouveaux syndiqués d’Amazon, ce sont des conditions de travail qui respectent leur santé et leur sécurité, qui reconnaissent la valeur de leur travail pour ce géant du commerce en ligne et qu’on cesse de les traiter comme de la marchandise.
Plus jamais seuls
Parmi les ambitions du STTAL-CSN, l’une d’elles a particulièrement joué de la musique à l’oreille de l’uttam : la représentation des travailleuses et travailleurs dans leurs dossiers de lésions professionnelles. Comme nous l’avions exposé dans notre précédent dossier, Amazon est un employeur qui agit à la fois sournoisement et agressivement en matière de lésions professionnelles. Lorsque les réclamations sont acceptées par la CNÉSST, Amazon les conteste systématiquement, en plus d’être active sur les modalités d’évaluation médicale. Seules face à l’employeur, plusieurs victimes de lésions professionnelles ont des craintes concernant la reconnaissance de leur accident ou de leur maladie. Le syndicat nouvellement créé prévoit, par conséquent, appuyer ses membres dans leurs dossiers de lésions professionnelles pour ainsi éviter que ces derniers se retrouvent seuls face à l’hydre à deux têtes qui les attend. Aussi, et surtout, leur souhait est d’être proactifs en matière de santé et sécurité du travail, pour assurer le suivi des blessures et des maladies, en mettant en place des mesures de réduction des risques à la source.
Sans la présence syndicale, le respect des droits en santé et sécurité du travail, l’accompagnement dans les démarches en cas de blessures ou de maladies et la mise en place de pratiques d’intervention à la source contre les risques au travail sont particulièrement difficiles. Les travailleuses et travailleurs non syndiqués d’Amazon qui ont tenté d’avoir un comité de santé et de sécurité efficace pourraient vous en parler très longtemps! Ici, l’union syndicale fera inévitablement contrepoids à l’employeur qui s’obstine à ne pas vouloir remettre en question l’organisation du travail à la source des risques pour la santé et à miser sur la méconnaissance des droits en réparation des travailleuses et travailleurs pour se déresponsabiliser.
La suite pour le STTAM-Laval
Nouvelle unité d’accréditation et devant négocier sa première convention collective, le STTAL-CSN se dit prêt à s’asseoir à la table de négociation. Les élus ont été nommés et le projet des demandes syndicales est prêt, mais il ne manque que l’employeur. Ce dernier, actuellement occupé à contester constitutionnellement l’accréditation obtenue, semble favoriser l’approche de la « petite séduction », un repas pizza à la fois. Depuis l’accréditation, il y a aussi cette impression où la pression de la performance est un peu moins grande au DXT-4, comme si, du jour au lendemain, on se souciait finalement du bien-être des humains derrière les palettes de boîtes et les ‘docks’ de livraison. Quoi qu’il en soit, cela permet aux nouveaux syndiqués de parler de leurs conditions de travail et des changements qu’ils désirent obtenir autour d’une bonne pizza!


