Marion Paris
Depuis novembre 2024, deux succursales de Renaud-Bray de Québec (les Galeries de la Capitale et Laurier Québec) sont en grève pour protester contre l’ingérence et l’inaction de l’employeur dans la négociation de leur nouvelle convention collective.
Une entreprise familiale aux mains d’un fils aux dents longues
Renaud-Bray, librairie fondée en 1964 à Montréal, par messieurs Renaud et Bray, est détenue depuis 1971 par la famille Renaud. C’est en 2011 que Blaise Renaud, fils du fondateur Pierre Renaud, prend les rênes de l’entreprise. Surnommé le petit tyran, M. Renaud fils décide de ne plus vendre les œuvres d’un auteur-illustrateur jeunesse de même que l’ensemble des œuvres de la maison d’édition qui le publiait après que celui-ci l’a publiquement contredit… Un à un, il écarte ensuite chaque membre de l’équipe de direction de Renaud-Bray, afin d’assoir son pouvoir, et ce, alors qu’il faisait en parallèle l’acquisition, au nom du groupe Renaud-Bray, de diverses bannières du secteur culturel (Archambault, DeSerres, Prologue, Griffon), portant le nombre d’établissements du groupe à 64 au Québec.
Ces 64 établissements regroupent 25 unités d’accréditation, dont certaines couvrent parfois plusieurs succursales, comme c’est le cas pour les grévistes actuels de chez Renaud-Bray. Le syndicat y représente 55 travailleuses et travailleurs, majoritairement des travailleuses dédiées aux services à la clientèle, dont les connaissances ou les études universitaires démontrent une certaine expertise du milieu culturel, littéraire ou musical.
La fin de la convention collective et des demandes syndicales raisonnables
Rappelons que le 31 décembre 2023, la convention collective liant les magasins des Galeries de la Capitale et Laurier Québec avec l’employeur arrivait à échéance. Le 4 octobre de la même année, le syndicat avait transmis à l’employeur un avis de négociation en vue de son renouvellement. S’en étaient suivis, à partir du 6 novembre 2023, plusieurs rencontres de négociation durant lesquelles le syndicat allait présenter ses demandes pour la nouvelle convention collective, notamment :
- Un salaire d’embauche entre 1,15 et 1,40 $ au-dessus du salaire minimum;
- Une structure salariale suivant l’augmentation du salaire minimum et l’ancienneté des employés (une pratique cessée avec l’arrivée de Blaise Renaud à la tête du Groupe);
- Une meilleure formation et un encadrement efficace des nouveaux employés;
- La création d’un comité SST paritaire pour que chaque travailleuse et travailleur puisse avoir son mot à dire pour leur sécurité, relativement aux nombreux risques inhérents au travail en librairie (manutention lourde et/ou volumineuse, travail dans les escabeaux, risques psychosociaux, etc…).
L’ensemble des demandes du syndicat étant tout à fait raisonnables au regard des conditions salariales antérieures ainsi que de la mise en pratique des mécanismes de prévention de la Loi sur la Santé et la Sécurité du Travail (LSST).
Quand l’ingérence et la négociation de mauvaise foi de l’employeur mènent à la grève générale
Durant ce temps, alors qu’à chaque rencontre de négociation l’employeur publiait des notes de service servant à informer les travailleuses et travailleurs des rencontres et des avancées, les directions des deux établissements profitaient de ces publications pour discréditer le syndicat, allant directement à l’encontre du Code du travail! De plus, comme les offres proposées par la partie patronale étaient insuffisantes, le syndicat avait refusé de les communiquer à ses membres. Constatant ce fait, Renaud-Bray a alors tenté de forcer le syndicat à le faire en saisissant le Tribunal administratif du travail, mais cette demande a été rejetée le 4 août 2024. Dans la décision rendue, le Tribunal a, par ailleurs, condamné Renaud-Bray pour ingérence et entrave syndicale1.
Malheureusement, cette condamnation n’aura pas suffi pour faire avancer les négociations. Lassés d’attendre, en vain, un nouveau contrat de travail, les travailleuses et travailleurs des deux magasins des Galeries de la Capitale et de Laurier Québec ont voté, le 13 novembre 2024, soit plus d’un an après le début des négociations, à 85 % pour une grève pouvant aller jusqu’à la grève générale et illimitée.
L’utilisation de briseurs de grève
Il faut bien comprendre qu’avant ce vote du syndicat, les travailleuses et travailleurs avaient usé de moyens de pression de visibilité sur l’employeur. Le port de macaron, d’un foulard ou d’un chandail de protestation en remplacement du gilet d’uniforme, ainsi que la distribution de tracts devant les façades des magasins ou lors du Salon international du livre de Québec ont été des moyens pour le syndicat de visibiliser la négociation. Étant donné que, plus d’un an après le début des négociations et la nomination d’un conciliateur, le syndicat se trouvait toujours face à un statu quo de l’employeur, le recours à la grève était devenu inévitable. Une première grève de 2 jours est donc déclenchée les 22 et 23 novembre, puis une seconde du 27 au 29 novembre.
Durant cette période, l’employeur a publié une nouvelle note de service indiquant la possibilité de faire un lock-out, alors qu’une nouvelle journée de négociation s’est terminée sans aucune avancée. Il a également fait appel, et ce, dès le 22 novembre, à des briseurs de grève, en faisant travailler des cadres pour remplir les fonctions des travailleuses et des travailleurs syndiqués. Pour leur utilisation, plusieurs audiences au TAT ont eu lieu jusqu’en novembre 2025, la décision n’étant pas encore rendue.
Devant ces impasses, la grève générale illimitée a donc été déclenchée, le 6 décembre 2024.
Des négociations judiciarisées
Malgré de nombreuses séances de négociation et des moyens de pression plus importants mis en place par le syndicat, les parties ne parviennent toujours pas à une entente. L’employeur a demandé au TAT d’ordonner la tenue d’un scrutin secret sous la surveillance du Tribunal, afin de permettre à l’ensemble des membres du syndicat de se prononcer sur les dernières offres patronales.
À la suite de ce scrutin secret, en juillet 2025, les grévistes ont rejeté à 93 % ces offres, celles-ci ne tenant pas compte des demandes concernant la structure salariale ainsi que du souhait des salariés de s’éloigner du salaire minimum.
Après ce refus massif, l’employeur n’a plus donné de nouvelles…jusqu’à la fermeture d’un des deux magasins en grève.
L’acte antisyndical ultime : la fermeture d’un des deux magasins en grève
Le 9 octobre 2025, soit deux ans après l’envoi de l’avis de négociation par le syndicat, Renaud-Bray annonçait la fermeture du magasin des Galeries de la Capitale. Deux semaines auparavant, le magasin Archambault Lebourgneuf, situé à proximité, avait changé de bannière pour devenir une librairie Renaud-Bray, conservant toutefois le nom d’Archambault pour la partie musique. Cette fermeture a causé une surprise totale pour les travailleuses et travailleurs, car il s’agissait d’un des magasins les plus rentables de l’enseigne. Les 30 salariés des Galeries de la Capitale ont été transférés au magasin Laurier Québec.
La fermeture d’un magasin en cours de négociation fait douloureusement écho à la fermeture des entrepôts d’Amazon en janvier dernier, à la suite de la syndicalisation de celui de Laval, laissant sans emploi plus de 4500 travailleuses et travailleurs directs et indirects de la multinationale. Il s’agit d’une pratique antisyndicale honteuse, mais dont les conséquences juridiques sont encore trop faibles au Québec.
M. Blaise Renaud aurait-il pris exemple sur les pratiques douteuses des entreprises Amazon et Walmart de ce monde?
Afin de soutenir les grévistes de Renaud-Bray, la CSN incite au boycottage de Renaud-Bray ayant lancée, le 7 novembre 2025, la campagne « Renaud-Bray n’a pas de cœur, j’achète ailleurs! ».
- Librairie Renaud-Bray inc. c. Syndicat des travailleuses et travailleurs de Librairie Renaud-Bray (CSN) , 2024 QCTAT 2841. ↩︎

