Norman King*
*Norman King est détenteur d’une Maîtrise ès science en Épidémiologie.
Les effets toxiques de l’inhalation des poussières de plomb sont connus depuis fort longtemps. À l’automne 2007, le Dr Pierre Auger écrivait un article dans le Journal de l’uttam à ce sujet. Les effets toxiques les plus connus sont ceux sur le système nerveux central (fatigue, irritabilité, perte de mémoire récente et difficultés de concentration, léthargie, mal de tête) et le système digestif (perte d’appétit, des douleurs gastriques et des crampes abdominales, jointes à une alternance de constipation et de diarrhée), mais d’autres problèmes de santé peuvent aussi être causés par une exposition aux poussières de plomb (problèmes aux reins, maladies cardiovasculaires, effets sur le système de reproduction, effet cancérigène possible, etc.).
En 1980, l’uttam a publié un article dans son journal concernant la lutte des travailleurs de Canada Métal intoxiqués au plomb. On y rapportait que 17 ans après un premier délai accordé aux dirigeants de l’usine par les autorités pour corriger la situation, les problèmes perduraient. Avant de regarder si une telle situation inacceptable serait possible aujourd’hui, il faut comprendre les pouvoirs qu’ont les autorités gouvernementales pour faire cesser une telle situation.
Il est clair que le service de prévention-inspection de la CNÉSST a tous les pouvoirs nécessaires pour mettre fin à une situation qui expose les travailleuses et les travailleurs à un danger pour leur santé ou leur sécurité dans leur milieu de travail. En effet, l’article 186 de la Loi sur la santé et la sécurité du travail (LSST) précise qu’un inspecteur de la CNÉSST peut ordonner la suspension des travaux ou la fermeture, en tout ou en partie, d’un lieu de travail.Mais il y a aussi la notion de maladie à déclaration obligatoire (MADO), notion qui n’existait pas à l’époque des intoxications au plomb chez les travailleurs de Canada Métal.
En ce qui concerne le plomb, un médecin qui identifie un travailleur avec un niveau de plomb qui atteint 0,5 µmol/litre de sang doit déclarer cette situation sous forme de MADO au Directeur de santé publique1.
Lorsque le Directeur de santé publique d’une région reçoit une telle déclaration, la Loi sur la santé publique (LSP) lui permet de faire une enquête pour vérifier l’existence d’une menace pour la santé de la population et de faire les recommandations appropriées pour éliminer cette menace. Entre autres, il peut ordonner la cessation d’une activité (article 106, paragraphe 5o de la LSP) et il peut aussi interpeller un autre organisme qui a des pouvoirs d’inspection et d’enquête pour vérifier la présence d’un agent chimique constituant une menace à la santé de la population (article 98 de cette même loi). En d’autres mots, la réception par un directeur de santé publique d’une MADO est un signal qu’il peut y avoir une situation qui constitue une menace pour la santé publique et que les autorités doivent agir rapidement pour investiguer et éliminer les causes de celle-ci.
En gardant tout ça en tête, il est important de regarder ce qui se passe actuellement à l’usine Terrapure en Montérégie. Cette usine recycle les batteries de plomb-acide2. En plus de contaminer le fleuve St-Laurent avec des rejets de plomb et de sulfate, elle intoxique les travailleuses et travailleurs, et ce, depuis fort longtemps. Dans un article publié à ce sujet sur son site internet en date du 20 janvier de cette année, Radio-Canada rapporte qu’il y a eu 1881 cas d’exposition professionnelle au plomb au-dessus des seuils des MADO pendant une période de 10 ans, soit de 2013 à 2022, chez les travailleuses et travailleurs de l’usine et les sous-traitants, soit le tiers de tous les cas survenus au Québec pendant la même période.
Ce chiffre démontre deux choses extrêmement préoccupantes : d’une part, malgré toutes nos connaissances sur les effets toxiques du plomb et les moyens de prévention nécessaires pour éviter des problèmes de santé chez les travailleuses et travailleurs, il y a encore de nos jours plus de 5000 cas de surexposition au plomb au Québec. Une telle situation est simplement inacceptable du point de vue de la santé publique. L’autre problème majeur est que la situation à l’usine Terrapure perdure depuis au moins 10 ans. Selon les données fournies par la Direction de santé publique (DSP) de la Montérégie, entre 44 % et 91 % des travailleuses, travailleurs et sous-traitants étaient au-dessus du seuil de 0,5µmol de plomb/litre de sang pendant cette période de 10 ans. En 2022, un niveau jusqu’à sept fois plus élevé que le seuil MADO a été atteint chez un sous-traitant et, entre 2013 et 2022, 9 salariés et 45 sous-traitants ont été retirés du travail ou réaffectés, mais l’article de Radio-Canada ne précise pas combien de travailleuses et travailleurs ont été indemnisés en vertu de la LSST (retrait préventif face à un contaminant) ou la LATMP3.
Des données plus récentes publiées sur le site de Radio-Canada, en date du 5 mars dernier, démontrent que le problème est loin d’être réglé, malgré les investissements en prévention effectués. En effet, en février 2026, quatre employés étaient en retrait du travail en raison des hauts taux de plomb dans le sang, et des avis de correction de la CNÉSST sont toujours en cours. Entre autres problèmes, la CNÉSST constate la présence de plomb dans les secteurs dits propres de l’usine, ce qui implique que les travailleurs peuvent apporter cette contamination chez eux, exposant ainsi leurs conjointes et enfants au plomb.
Bien que l’employeur affirme investir en prévention pour corriger la situation, la question fondamentale demeure : comment se fait-il que les autorités responsables de la protection de la santé au travail aient permis qu’une telle situation perdure pendant au moins 10 ans, sans prendre les moyens permis par la loi pour faire cesser cette situation?
En conclusion, on pouvait croire que des atteintes à la santé des travailleurs de Canada Métal, causées par leur exposition au plomb pendant des années, sans intervention ferme de la part des autorités responsables, étaient chose du passé, mais malheureusement l’exemple de l’usine Terrapure démontre qu’une telle situation se produit encore de nos jours. Espérons que cette expérience récente servira de leçon pour amener les autorités à prendre leurs responsabilités beaucoup plus rapidement dans le cadre de leur mandat de la protection de la santé au travail.
- Lors des discussions entourant l’adoption du Règlement sur les maladies professionnelles, le gouvernement du Québec a voulu intégrer un niveau de plomb dans le sang en dessous duquel la présomption de maladie professionnelle pour une intoxication au plomb ne serait pas appliquée. Non seulement une telle approche, limitant l’application de la présomption n’est pas acceptable, mais le seuil fixé par le gouvernement, soit 3,4µmol/litre de sang, était près de 7 fois plus élevé que le niveau de plomb donnant lieu à une MADO, soit 0,5µmol/litre. Heureusement, la lutte menée par l’uttam et ses partenaires ont forcé le gouvernement à abandonner cette idée. ↩︎
- Le recyclage des déchets toxiques provenant des États-Unis pourrait faire l’objet d’un autre article. En effet, dans son éditorial du 24-25 janvier dans Le Devoir, Louise-Maude Rioux Soucy précise que « le Québec a décroché le triste titre de l’endroit au monde qui reçoit la plus grande quantité de matière toxique états-unienne par habitant! ». ↩︎
- L’article 51, paragraphe 8o de la LSST précise qu’un employeur doit s’assurer que l’émission d’un contaminant ne porte pas atteinte à la santé de quiconque sur un lieu de travail. L’usine Terrapure a donc l’obligation de protéger la santé des sous-traitants aussi ↩︎

