Par Manon De Lagrave
Après avoir travaillé plusieurs années à Postes Canada dans des endroits bruyants, j’ai développé une surdité professionnelle qui, heureusement, a été reconnue par la CNÉSST. Cependant, mon ex-employeur a contesté cette décision au Tribunal et, comble de malchance, mon syndicat ne voulait pas me représenter. C’est à ce moment que je me suis tournée vers l’uttam qui m’a aidée à me défendre seule au Tribunal. Si j’écris cet article, c’est pour partager mon expérience, mais surtout pour inspirer d’autres travailleuses et travailleurs à ne pas se décourager et continuer d’aller de l’avant pour protéger leurs droits
J’ai travaillé pour Postes Canada entre 1996 et 2014. J’y ai occupé plusieurs postes, dont celui d’opératrice de tri dans deux établissements où l’environnement de travail était particulièrement bruyant. En fait, le bruit des convoyeurs métalliques était tellement fort que je devais crier pour communiquer avec mes collègues qui travaillaient près de moi. Mon horaire de travail dépassait souvent les 8 heures par jour et je faisais fréquemment de 2 à 4 heures supplémentaires par semaine. Pendant toutes mes années à Postes Canada, l’employeur n’a jamais exigé le port d’équipement de protection auditive individuelle.
Au fil du temps, j’ai commencé à me rendre compte que j’entendais moins bien, ce pourquoi, en 2020, j’ai passé un audiogramme qui m’a confirmé que j’avais une surdité professionnelle aux deux oreilles. J’ai donc déposé une réclamation à la CNÉSST qui a été acceptée. Malheureusement, Postes Canada a contesté jusqu’au Tribunal administratif du travail la décision d’admissibilité de la CNÉSST. Je me suis donc dirigée tout droit chez mon syndicat pour avoir de l’aide. À mon grand désarroi, mon syndicat n’assurait plus de représentation dans des cas de surdité professionnelle, et ce, parce que Postes Canada, qui conteste presque toutes les décisions de la CNÉSST pour des cas de surdité, gagne dans presque tous ces dossiers devant le Tribunal.
Pour sa preuve, l’employeur a déposé des études de bruit réalisées dans les deux établissements où j’avais travaillé et les mesures de bruit relevées devant les machines montraient que le bruit dépasse rarement les 85 décibels (dB). Dans une de ces études, l’employeur a mis de l’avant le fait que, selon la convention collective, Postes Canada s’engage à faire tout effort raisonnable pour ramener à 85 dB ou moins le niveau de bruit dans tous ses établissements mécanisés.
Devant les éléments de preuve déposés par Postes Canada, j’ai contacté l’uttam pour qu’on m’aide à me préparer pour l’audience,parce qu’il importait beaucouppour moi que ma surdité professionnelle demeure reconnue. Même si ma surdité ne m’empêche pas de travailler, j’ai besoin d’appareils auditifs pour bien fonctionner. Ces appareils sont très couteux et sont heureusement payés par la CNÉSST. Je voulais donc mettre toutes les chances de mon côté pour ne pas perdre le droit au remboursement de mes appareils auditifs.
L’uttam m’a aidée à préparer mon témoignage, ma preuve et à soumettre de la jurisprudence. J’ai ainsi eu l’appui de l’épidémiologiste Norman King qui a produit deux expertises épidémiologiques que j’ai déposées au Tribunal. Dans ses commentaires scientifiques, il a d’abord exposé en quoi consiste un niveau de bruit excessif du point de vue scientifique. Il souligne que le respect de la norme légale d’exposition au bruit n’est pas une garantie de protection pour toutes les travailleuses et tous les travailleurs exposés à ce niveau de bruit. Il décrit ce qu’est la notion de susceptibilité individuelle et rappelle qu’il est de connaissances scientifiques que des personnes sujettes au même niveau de bruit n’en subiront pas nécessairement les mêmes impacts. Ce n’est donc pas parce qu’une personne est exposée à des bruits sous la norme qu’elle ne développera pas une surdité professionnelle.
Au Tribunal, l’employeur a fait témoigner un gestionnaire à la retraite et a tenté de discréditer la preuve que j’avais apportée. Heureusement, au final, le juge m’a donné raison et a déclaré que ce n’est pas parce que les mesures de bruit ne dépassent pas le seuil prévu au Règlement sur la santé et sécurité du travail que je n’avais pas été exposée à un bruit excessif. J’étais vraiment soulagée de constater que le juge me donne raison en confirmant la décision de la CNÉSST, soit que mon travail a causé une surdité professionnelle.
Je suis fière de pouvoir dire que j’ai réussi à me défendre seule au Tribunal face à mon ex-employeur qui était représenté par avocat. Bref, il ne faut pas avoir peur des combats qui peuvent parfois avoir l’allure de celui de David contre Goliath!


