Maladies du travail en bref
Septembre 2013

Les effets du travail de nuit sur la santé

Christiane Gadoury 

Le caractère continu de certains processus de production (sidérurgie, nucléaire), la rentabilité économique (gestion « juste-à-temps ») et la nécessité de certains services (santé, incendie) font en sorte que des travailleuses et des travailleurs doivent effectuer une prestation de travail durant la nuit (travail posté ou travail sur des quarts de travail). Le fait de travailler alors qu’il fait noir ainsi que de dormir alors qu’il fait clair et qu’il y a du bruit a-t-il des impacts sur la santé?

Les rythmes biologiques

C’est notre horloge biologique qui régule le fonctionnement de notre organisme selon divers rythmes plus ou moins longs. Les rythmes de plus de 24 heures sont appelés infradiens (tel le cycle menstruel), ceux de moins de 24 heures sont nommés ultradiens (digestion, pulsations cardiaques) et, finalement, ceux qui se déroulent sur une période d’environ 24 heures sont les rythmes circadiens (sécrétion de diverses hormones, température corporelle, vigilance, performances physique et mentale).

Ces rythmes biologiques sont à leurs tours influencés par différents facteurs qui permettent de remettre « le pendule à l’heure » à chaque jour: ce sont l’alternance lumière et obscurité, la température extérieure, le bruit, les rythmes sociaux, etc. Ces facteurs ne créés pas les rythmes biologiques mais les influencent et c’est d’ailleurs ce qui explique que nous puissions nous adapter lorsque nous subissons un décalage horaire. En effet, nos propres rythmes biologiques s’adaptent peu à peu à la nouvelle alternance jour/nuit, aux nouveaux horaires de repas, etc. Cela n’est pas le cas pour le travail de nuit puisque la vie continue autour de nous selon les mêmes rythmes: nous demeurons au même endroit, avec la même alternance jour/nuit, les mêmes bruits de jour et de nuit, etc.

Le sommeil

L’humain étant un animal diurne, il est en période d’activation maximale durant la journée et en désactivation durant la nuit. Il est donc naturel pour l’humain de travailler le jour et de dormir la nuit.

Durant la période de sommeil, qui varie de cinq à dix heures, il y a une succession de quatre à six cycles d’environ 90 minutes et chacun de ces cycles comprend sept phases, dont une de sommeil profond qui répare la fatigue physique, et une de sommeil paradoxal qui répare la fatigue mentale. Notre corps profite également de la période de sommeil pour produire différentes hormones dont la sécrétion est liée à l’obscurité, telles la mélatonine qui a un effet immunitaire et le cortisol qui a un effet anti-inflammatoire.

Effets du travail de nuit

De façon générale, les recherches sur le travail de nuit indiquent qu’il est à l’origine d’une sur-fatigue qui amène une usure prématurée et que l’état de santé des travailleuses et travailleurs de nuit décroît plus rapidement que celui des travailleuses et travailleurs diurne, et elles et ils vieillissent plus rapidement…

Plus spécifiquement, on s’entend pour dire que les troubles du sommeil sont les principaux effets négatifs du travail de nuit. En effet, le sommeil de jour serait plus court et plus morcelé à cause de la désynchronisation des rythmes circadiens et de diverses perturbations extérieures, comme le bruit et la lumière, en plus d’être caractérisé par une plus courte période de sommeil paradoxal nécessaire à la réparation de la fatigue mentale. Cette perturbation du sommeil entraîne également de la fatigue chronique et une plus grande consommation de médicaments pour aider à dormir, pouvant avoir des effets secondaires sur la santé.

Parmi les autres effets, on note des problèmes digestifs et gastro-intestinaux allant des troubles de l’appétit à l’ulcère en passant par l’obésité. Les travailleuses et travailleurs de nuit consommeraient, entre autres, du thé et du café de façon excessive, des aliments industriels plus riches en glucides et souvent un repas supplémentaire.

De plus, le stress lié au manque de sommeil paradoxal ainsi que la mauvaise alimentation entraîneraient des troubles cardio-vasculaires telles l’hypertension et l’angine de poitrine. Toujours lié à ce manque de sommeil paradoxal, on note également chez ces travailleuses et travailleurs de nombreux troubles nerveux, tels les maux de tête, l’anxiété, l’agressivité et l’asthénie.

Par ailleurs, comme les hormones dont la sécrétion est liée à l’obscurité ne sont plus ou presque plus produites (on s’entend en général pour dire que le travail de nuit est celui qui est effectué entre 21h00 et 5 ou 6h00 le matin), des études récentes, dont celle du Centre international de recherche sur le cancer, émettent l’hypothèse que la non sécrétion de mélatonine entraînerait la suppression de la sécrétion d’œstrogènes, ce qui favoriserait le développement de cancers hormono-dépendants du sein.

Finalement, parce qu’elles et ils ont un sommeil moins réparateur, les travailleuses et travailleurs de nuit ont une moins bonne vigilance, peuvent éprouver de l’endormissement et présentent souvent des baisses de concentration, ce qui les rend plus susceptibles d’avoir des accidents du travail.

Pallier aux effets négatifs

Il n’existe actuellement aucun pays qui interdit totalement le travail de nuit; cependant plusieurs juridictions l’encadrent et prévoient des obligations pour les employeurs. À titre d’exemple, la directive européenne sur le travail de nuit limite à huit heures de travail par période de 24 heures pour les travailleuses et les travailleurs de nuit; l’employeur est tenu d’informer la juridiction du travail si le travail de nuit est régulier; un suivi médical des travailleuses et travailleurs de nuit est fait à intervalle régulier et si, un problème de santé est détecté, l’employeur doit transférer la travailleuse ou le travailleur à un travail de jour.

Certains États songent à intégrer des listes de maladies du travail liées au travail de nuit dans leur législation sur les maladies professionnelles; c’est le cas de la France par exemple. D’autres reconnaissent déjà certaines maladies liées au travail de nuit comme des maladies du travail; c’est notamment le cas au Danemark pour le cancer du sein chez les travailleuses de nuit selon certaines conditions.

Si « le Québec a besoin de tous ses travailleurs », il devrait s’inspirer de ce qui se fait ailleurs pour améliorer la santé et la sécurité des travailleuses et travailleurs de nuit afin qu’elles et ils puissent travailler et surtout jouir de la vie plus longtemps et en santé.

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Pour plus d'information

INRS-Santé et sécurité au travail (France) Travail de nuit et travail posté

ANSES (France) L’Anses confirme les risques pour la santé liés au travail de nuit

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Christiane Gadoury travaille à l'uttam.

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