Maladies du travail en bref
Décembre 2014

Certains produits chimiques et substances toxiques peuvent affecter l'audition

Félix Lapan

Contrairement à ce que d'aucuns pensent, le bruit n’est pas la seule cause de surdité professionnelle. En effet, l’exposition à certains produits chimiques peut aussi entraîner des problèmes auditifs.

La surdité professionnelle affecte beaucoup de travailleuses et de travailleurs. Le nombre de réclamations acceptées par la CSST pour troubles auditifs causés par le travail croit chaque année et dépasse à présent 4 000 par an. Les troubles de l’audition représentent environ les deux tiers de toutes les maladies professionnelles reconnues par la Commission.

Quand on pense à la surdité professionnelle, on pense avant tout au bruit. Il est vrai que l’exposition à un bruit excessif demeure la première cause des atteintes auditives qui surviennent au travail. L’atteinte auditive causée par le bruit fait d’ailleurs partie de l’annexe des maladies professionnelles de la Loi sur les accidents du travail et les maladies professionnelle. Cela signifie qu’une travailleuse ou un travailleur qui présente une réclamation pour surdité professionnelle, alors qu’il est exposé à un niveau de bruit trop élevé, bénéficie d’une présomption qui facilite la reconnaissance de sa lésion.

Les produits ototoxiques

oreille Si la relation entre le bruit et les troubles auditifs est reconnue depuis longtemps, on connaît généralement moins les impacts que peuvent avoir certains produits chimiques sur l’audition. Pourtant, ces effets sont bien réels. Certaines substances chimiques, désignées comme « ototoxiques », peuvent en effet causer des lésions aux structures de l’oreille interne ou au nerf auditif.

Au cours des dernières années, des études scientifiques ont permis d’identifier plus d’une centaine de produits chimiques et substances comme des agents ototoxiques potentiels :

  • plusieurs solvants (notamment les hydrocarbures aromatiques) : styrène, toluène, benzène, trichloroéthylène, xylène, éthylbenzène, disulfure de carbone, etc.;
  • certains agents asphyxiants : monxyde de carbone, cyanure d’hydrogène, etc.;
  • certains métaux : plomb, mercure;
  • les pesticides organophosphorés;
  • certains médicaments : des antibiotiques et plusieurs anti-inflammatoires non stéroïdiens.

Plusieurs de ces substances sont largement répandues dans les milieux de travail et bon nombre de travailleuses et de travailleurs y sont exposés chaque jour. On peut en effet trouver bon nombre de ces agents ototoxiques dans des solvants pour peintures, des vernis, des décapants, des dégraissants, des encres d’imprimerie, des colles, dans plusieurs produits pétroliers. Les pesticides organophosphorés sont largement utilisés dans le milieu agricole au Québec.

Suite à une absorption, par voie cutanée, respiratoire ou digestive, la substance ototoxique peut, en circulant à travers l’organisme par le sang, atteindre l’oreille, qui est fortement irriguée par le sang. En entrant en contact avec les cellules impliquées dans le fonctionnement de l’audition, la substance peut causer différents dommages à l’oreille interne ou au nerf auditif.

De telles lésions sont susceptibles d’entraîner des vertiges, des acouphènes et des pertes de capacité auditive (qui affectent principalement la perception des sons de hautes fréquences).

Il est donc tout à fait possible de développer une surdité par la seule exposition à une ou plusieurs substances ototoxiques, sans jamais avoir été exposé à un bruit excessif.

L'effet synergique

Si les substances ototoxiques peuvent, à elles seules, causer des atteintes auditives, certaines peuvent aussi fragiliser l’oreille, la rendant plus vulnérable à une agression sonore. Il est important d’être conscient de ce phénomène parce que la CSST refuse systématiquement les réclamations pour surdité professionnelle quand le bruit n’atteint pas 85 décibels. Or, l’exposition à un bruit, même inférieur à ce seuil, combinée à une exposition à un ou plusieurs ototoxiques peut entraîner une perte auditive.

Malheureusement, encore peu de recherches scientifiques réalisées jusqu’ici ont porté sur l’interaction entre l’exposition au bruit et l’exposition aux substances ototoxiques. Les preuves manquent donc à ce jour pour démontrer hors de tout doute un effet synergique entre le bruit et l’exposition à plusieurs de ces substances.

Toutefois, l’interaction synergique entre l’exposition au toluène et au bruit a été prouvée. Il a aussi été démontré que l’exposition au monoxyde de carbone rendait l’oreille plus vulnérable au bruit. Il est également probable que l’exposition à plusieurs autres substances ototoxiques augmente aussi les risques de pertes auditives quand elle est combinée à une exposition au bruit. Certaines études, sur des animaux ou des humains, indiquent par exemple que l’exposition à l’éthylbenzène, au trichloroéthylène et au styrène augmente la vulnérabilité de l’audition face au bruit.

Un risque encore trop peu connu

Malheureusement, une surdité causée par des substances chimiques en milieu de travail sera rarement identifiée comme professionnelle. D’abord, sans la présence de bruit excessif au travail, les médecins ont rarement tendance à envisager la possibilité d’une surdité professionnelle. Ensuite, les dommages à l’audition causés par la majorité des agents ototoxiques donnent des courbes sur les audiogrammes similaires à des surdités causées par le vieillissement et qui ne ressemblent pas aux courbes des surdités professionnelles attribuables au bruit. Enfin, même si un médecin identifie correctement qu’une atteinte auditive est causée par un agent ototoxique au travail, il sera difficile de faire reconnaître une telle maladie professionnelle puisqu’elle ne fait pas partie des maladies de l’annexe I de la loi et donc, qu’aucune présomption ne s’y applique.

Pourtant, certaines juridictions commencent à reconnaître les risques des substances ototoxiques. Par exemple, en 2006, l’État du New South Wales en Australie a ajouté la perte auditive causée par l’exposition à un solvant dans sa liste des maladies professionnelles. En 2012, la Suède a fait passer de 85 à 80 décibels la limite d’exposition au bruit dans les milieux de travail où certains produits ototoxiques sont présents.

Avec notre norme archaïque d’exposition au bruit de 90 décibels et notre liste des maladies professionnelles inchangée depuis 1985, on ne peut s'attendre à une reconnaissance dans un très court délai des risques ototoxiques au Québec.

Mais, en persévérant dans notre combat pour une pleine réparation des lésions professionnelles, nous y parviendrons

Pour plus d'information

Félix Lapan travaille à l'uttam.

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