Maladies du travail en bref
Mars 2017

Perturbateurs endocriniens : des mots qui font peur, mais qu'en est-il vraiment?

Dre Roxanne Houde
Dr Louis Patry

En 2002, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a produit un document faisant état des connaissances scientifiques mondiales sur les perturbateurs endocriniens (PE). À l’époque, les conclusions étaient assez restreintes puisque que la communauté scientifique disposait de peu d’études et de preuves solides de leurs effets sur la santé humaine, mais les inquiétudes persistaient. Depuis, une mise à jour a été publiée en 2012 alors que de nouvelles données se sont ajoutées grâce à l’intérêt croissant de la population et des chercheurs pour ces substances potentiellement dangereuses.

Cet article vise à présenter sommairement les perturbateurs endocriniens chimiques et à fournir un état des connaissances actuelles afin que les lectrices et lecteurs soient plus informés et soucieux de la place de ceux-ci dans les milieux de travail. Les mécanismes d’action, les effets rapportés, les sources d’exposition de même que les moyens de prévention seront abordés.

Commençons tout d’abord par la base. Qu’est-ce qu’un perturbateur endocrinien? Selon l’OMS, un perturbateur endocrinien désigne une substance ou un mélange exogène (c’est-à-dire étranger à l’organisme vivant) qui altère les fonctions du système endocrinien et induit en conséquence des effets nocifs sur la santé d’un organisme intact ou sur celle de ses descendants. Le système endocrinien, plus communément appelé le système hormonal, agit au niveau des glandes et remplit plusieurs fonctions dans un organisme. Il a un impact notamment sur le fonctionnement de la thyroïde, du métabolisme osseux, du contrôle de la glycémie, de la puberté et des hormones sexuelles, etc. Ainsi, une molécule qui aurait un effet sur des hormones, sans engendrer de conséquence nocive, ne serait pas considérée comme un perturbateur endocrinien. De même, une molécule ayant une action toxique directe sur un organe de la reproduction ou tout autre organe réceptif aux hormones ne serait pas un perturbateur endocrinien non plus si l’effet n’intervient pas sur le système endocrinien.

Les mécanismes d’action

Les perturbateurs endocriniens agissent de différentes manières sur le système hormonal; leurs mécanismes d’action sont complexes et encore mal connus. Cependant, les trois suivants sont les plus souvent rapportés. Premièrement, ils peuvent agir comme « imitateur » en remplaçant l’hormone naturelle dans l’organisme. Ce remplacement peut même parfois bloquer l’action originale de l’hormone naturelle. Deuxièmement, ils peuvent interagir avec les cellules cibles des hormones naturelles, en se liant à leurs récepteurs, et ainsi empêcher la cellule de faire son action. Troisièmement, les perturbateurs endocriniens peuvent perturber la production, le transport ou la régulation de l’hormone elle-même ou de son récepteur.

Par ailleurs, certaines particularités d’action des perturbateurs endocriniens rendent leur étude et l’établissement de valeurs seuils sans danger plus difficiles. Par exemple, dans certaines situations, l’exposition à des faibles doses pourrait avoir un impact plus important que l’exposition à des doses élevées. dose-réponse Les relations dose-réponse sont en ce sens plutôt non-linéaires et se présentent comme une courbe en U ou en U inversé (voir illustration). Ainsi, la règle « la dose fait le poison » ne peut s’appliquer pour certains perturbateurs endocriniens. De plus, dans certaines situations, plusieurs substances sont présentes en même temps; c’est ce qu’on appelle l’« effet cocktail ». Il devient alors quasi impossible d’anticiper les effets. En outre, la « fenêtre d’exposition » ou « fenêtre de vulnérabilité » est un élément déterminant à tenir en compte pour évaluer les effets de perturbateurs endocriniens, ces derniers pouvant avoir des effets différents selon les stades de vie des individus. Par exemple, les femmes enceintes, de par l’effet sur le fœtus, et les enfants sont particulièrement vulnérables aux perturbateurs endocriniens. Certaines études ont même permis de mettre en évidence la survenue d’effets différés, sur la 1ère ou la 2e génération, à la suite d’expositions in utero.

Les effets potentiels

À ce jour, très peu d’études permettent d’établir une relation de causalité claire entre l’exposition à un perturbateur endocrinien et la maladie chez l’être humain. Il est plutôt question de forte suspicion. Les conclusions sont limitées par le type d’études à notre disposition. Pour des raisons éthiques, les études expérimentales humaines sont difficilement applicables dans ce domaine. La majorité des données proviennent plutôt d’observations et d’expérimentations sur les animaux. Cependant, les animaux ne sont pas des modèles parfaits, car une réaction chez l’animal n’est pas gage de réciprocité chez l’humain. De même, des études en laboratoire sur des cellules (« in vitro ») permettent de noter des perturbations sans qu’elles se concrétisent en maladie chez l’humain dans la réalité. Malheureusement, il existe encore moins d’études sur les effets sur la santé d’une exposition professionnelle, alors que cette dernière est parfois plus importante.

Tout de même, selon le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) et l’OMS, les perturbateurs endocriniens pourraient être impliqués dans la survenue de plusieurs cancers hormono-dépendants (sein, utérus, ovaire, testicule, prostate, thyroïde) alors que leur nombre est en augmentation ces dernières décennies. Ils pourraient avoir des effets sur les systèmes reproducteurs mâle (baisse de la qualité du sperme, baisse de la testostérone) et femelle (endométriose, puberté précoce, troubles de fécondité). L’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) rapporte que les perturbateurs endocriniens pourraient aussi avoir un potentiel de perturber le développement du fœtus (anomalie des ovaires, malformations urogénitales telle la malposition des testicules ou de l’urètre, prématurité, faible poids de naissance) et de l’enfant (troubles du comportement, trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH)). Des soupçons existent aussi sur la part de responsabilité des perturbateurs endocriniens dans l’épidémie d’obésité et de diabète de type 2, particulièrement avec une exposition périnatale (soit la période comprise entre le 154e jour de gestation et le 8e jour après l’accouchement). Finalement, la fonction thyroïdienne, importante dans le métabolisme basal, pourrait aussi être perturbée par certaines substances.

Les sources d’exposition

Toujours selon l’INRS, une liste de substances établie par la Commission européenne en 2015 comprendrait 200 « perturbateurs endocriniens avérés » et 125 « perturbateurs endocriniens suspectés », mais les listes varient d’un organisme à l’autre. Les voies d’exposition à ceux-ci sont multiples : inhalatoire (respiration), digestive (défaut d’hygiène) ou cutanée.

Les perturbateurs endocriniens chimiques peuvent être séparés en plusieurs familles : bisphénols (BPA, BPS), phtalates, alkylphénols, polychlorobiphényle (PCB), polybromodiphényléthers (PBDE), parabènes, dioxines, perfluorés, pesticides, métaux lourds, etc. Les bisphénols se retrouvent principalement dans la fabrication de résines époxydiques et de polycarbonates ou dans la manipulation de papiers thermiques (tickets de caisse). Les polybromodiphényléthers (PBDE), des retardateurs de flamme, tout comme les perfluorés (PFOA, PFOS), se retrouvent dans beaucoup de produits textiles et d’ameublement, de matériels électroniques ainsi que dans l’industrie des plastiques et de la chimie. Les phtalates sont surtout utilisés dans la fabrication de plastiques. Ils sont aussi retrouvés, de même que les alkylphénols et les parabènes, dans les secteurs de la cosmétique, de la parfumerie, de la coiffure et de l’esthétique. Finalement, le secteur des déchets (élimination, traitement et recyclage) expose aussi les travailleuses et les travailleurs aux PCB, métaux lourds et dioxines.

Voici quelques exemples de situations à risque : distribution de carburant, épandage de produits phytosanitaires (pesticides), épandage routier, utilisation de produits contenant des désinfectants biocides (acide borique) ou des solvants (peintures, vernis, colles), procédure de fonderie, nettoyage des fours et tuyauterie.

Prévention et protection

Avec l’état des connaissances actuelles, il n’existe pas de réglementation spécifique dans l’approche des perturbateurs endocriniens. Cependant, des principes plus larges de prévention des risques chimiques existent déjà et peuvent s’appliquer aux perturbateurs endocriniens, notamment dans le milieu de travail. Idéalement, il faut éviter les risques en les supprimant. Combattre à la source demeure la voie à privilégier. Si cela est impossible, il faut remplacer ce qui est dangereux par ce qui ne l’est pas ou à la rigueur par ce qui l’est moins, tout en restant vigilant de ne pas seulement déplacer le risque. En dernier recours, on privilégie des mesures de prévention collective (ventilation, assainissement de l’air, encoffrement, etc.) plutôt que d’utiliser seulement des mesures de prévention individuelle (masques, lunettes, etc.). Évidemment, la formation et l’information des travailleuses et des travailleurs sur les risques et leur prévention devraient toujours être offertes, particulièrement pour les femmes en âge de procréer.

Conclusion

Les perturbateurs endocriniens sont des substances présentes dans notre environnement qui causent un effet néfaste chez un organisme via une interaction hormonale. Les dernières décennies ont été marquées par des préoccupations émergentes et la multiplication des recherches, mais la complexité de leur évaluation et le manque d’outils standardisés limitent l’avancement des connaissances à ce jour. Les perturbateurs endocriniens se retrouvent dans de nombreux milieux de travail, du café au coin de la rue à l’usine de traitement des déchets en passant par le milieu agricole. Il existe cependant déjà des mesures de base de précaution et protection à utiliser en attendant l’avancement de la science : du combat du risque à la source jusqu’à l’utilisation de méthodes de protection individuelle. En tant que travailleuse ou travailleur, votre santé et celle de vos collègues vous tiennent à cœur, il est important de vous renseigner à votre travail sur les risques et de suivre les recommandations existantes. En cas de doute sur la sécurité à votre travail, vous pourriez vous adresser à l’équipe de santé au travail de votre région.

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Quelques références

INRS (2016), Dossier perturbateurs endocriniens: Définition – Mécanismes d’action, INRS, 17 p.

Pilière, F. et M. Bouslama (2016), Perturbateurs endocriniens : contexte, dangers, sources d’exposition et prévention des risques en milieu professionnel, Références en santé au travail, INRS, no 148, p. 25-43.

INRS (2016), Dossier perturbateurs endocriniens : Sommaire du dossier, INRS, 17 p.

WHO and UNEP (2013), State of the Science of Endocrine Disrupting Chemicals – 2012, 296p.

Cancer Environnement, Perturbateurs endocriniens et risques de cancer, Centre Léon Bérard, France.

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Dre Roxanne Houde est résidente 1 en santé publique et médecine préventive.

Dr Louis Patry MD, FRCP, CSPQ, DEA travaille à la Clinique de médecine du travail et de l’environnement du CHUM, CIUSSS Centre-Sud de Montréal, Santé au travail.

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