Maladies du travail en bref
Juin 2016

Les fluides de coupe, un problème de santé au travail méconnu

Dr Pierre Auger

Utilisés dans plusieurs industries, les fluides de coupe peuvent causer d’importants problèmes de santé au travail. Des problèmes peu connus, mais qui méritent qu’on s’y attarde.

Les fluides de coupe sont des liquides utilisés en vaporisation dans des opérations d’usinage de métaux. Ils permettent d’éviter le réchauffement des pièces, leur corrosion et l'usure (voir la photo).

C’est surtout dans la métallurgie, la construction de machines, la construction automobile (et services annexes) et la fabrication de matériel électrique dans la fabrication d’autres moyens de transport qu'ils sont utilisés. On retrouve ces fluides autant dans la grande entreprise que dans les PME. En l’an 2000 au Québec, la CSST évaluait que 8 000 travailleuses et travailleurs, répartis dans 860 entreprises, y étaient possiblement exposés. Aux États-Unis, 1,5 millions de travailleuses et de travailleurs seraient dans la même situation.

La composition des fluides de coupe

Il existe plusieurs classes de fluides de coupe. Il y a les fluides dits « insolubles », constitués d’huiles minérales provenant de la distillation de produits pétroliers. Il y a aussi les fluides « aqueux », constitués de différents pourcentages d’huiles minérales et d’eau, ou encore de 100% d’eau.

Plusieurs substances se retrouvent amalgamées dans ces liquides : huiles minérales, émulsifiants, divers agents antibactériens (produits chimiques libérant du formaldéhyde), anti-usure, anticorrosion, antitaches, anti-mousse et déodorants, ainsi que différentes particules métalliques qui résultent des différents métaux usinés.

Les risques pour la santé

Les dangers que présentent l’exposition aux fluide de coupe sont peu connus du corps médical en général. Trois types de risques pour la santé sont toutefois identifiés par les experts.

Problèmes de peau

Les personnes peuvent souffrir d'une « dermatite », soit une inflammation de la peau similaire à l’eczéma. Elle peut être d’origine allergique, due aux différentes substances chimiques incorporées dans les fluides de coupe, ou survenir par irritation, toujours causée par ces substances toxiques ou les particules métalliques séquestrées par ces fluides.

À l’occasion, les fluides de coupe peuvent provoquer une dermatite sévère, ressemblant à de l’acné, causée par les huiles minérales. Les fluides peuvent aussi entraîner de fortes excoriations (disparition d’une couche de l’épiderme) aux mains, consécutives à la présence de particules métalliques (voir les photos).

Les travailleuses et travailleurs notent généralement au début l'apparition des lésions de la peau au travail avec un soulagement hors du travail.

Problèmes pulmonaires

L’exposition aux brouillards des fluides peut entraîner des irritations du nez et de la gorge et des sinusites. Ces brouillards sont aussi reconnus comme étant responsables d'asthme à cause des différentes substances chimiques incorporées dans ces fluides.

Enfin, ces liquides sont un milieu favorisant la prolifération de multiples bactéries (des mycobactéries entre autres) et de moisissures qui peuvent causer la « pneumonite d’hyper sensibilité », une affection à caractère allergique plus sévère que l’asthme. Ces travailleuses et travailleurs se sentent essoufflés, toussent, ont des frissons et de la fièvre accompagnée de fatigue et perdent du poids. L’exposition prolongée peut entraîner des atteintes pulmonaires irréversibles.

Cancers

Les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), le formaldéhyde et les dérivés nitrosamines présents dans les fluides de coupe, sont tous cancérigènes pour l'humain, tout comme certains métaux (cadmium, béryllium, nickel, chrome, etc.).

Ces substances peuvent entraîner des cancers de la peau, du scrotum, du rectum, du pancréas, de la vessie et du larynx. Certaines études récentes laissent suspecter qu’elles pourraient aussi causer le cancer de l’œsophage, de la prostate et du sang.

Normes et prévention

Au Québec, la norme légale pour les brouillards d’huile est de 5 mg/m3 pour 8 heures, alors que le NIOSH et l’ACGIH (organismes américains suggérant des normes pour protéger la santé de la majorité des travailleuses et des travailleurs) proposent respectivement 0,5 mg/m3 et 0,2 mg/m3 pour 10 heures. La norme québécoise est donc beaucoup plus élevée que les normes américaines et expose la santé des travailleuses et des travailleurs à des risques plus importants.

Pour prévenir les maladies, il est possible d’utiliser des produits moins toxiques. Il est aussi recommandé d’encoffrer ou de capter à la source le brouillard. La ventilation générale doit éloigner ce brouillard de la travailleuse ou du travailleur. L’installation d’un filtre électronique sera efficace pour l’extraction des particules métalliques.

Lorsqu’il est difficile d’aménager rapidement le milieu de travail, le port d’équipement de protection individuelle peut être offert temporairement : des gants de nitrile ou de néoprène (éviter les gants de latex, inefficaces pour ce genre d’exposition), des appareils de protection respiratoire adéquats (éviter les masques N-95 et utiliser plutôt les masques R-95, 100 ou P-95, 100, plus efficaces en présence d’huile dans l’atmosphère), des vêtements protecteurs et des lunettes si nécessaire. Enfin, il faut insister sur l’hygiène personnelle et la propreté des locaux.

Conclusion

L’exposition aux fluides de coupe peut causer des problèmes de santé majeurs et irréversibles. Ce risque ne doit pas être négligé. Les travailleuses et les travailleurs ont tout avantage à vérifier les mesures de protection en place, même si on leur certifie qu’il n’y a pas de danger.

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Le Dr Auger est spécialiste en médecine du travail.

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