Stéthoscope
Maladies du travail en bref
Décembre 2017
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L’arsenic, roi des poisons et poison des rois…

Dre Martine Baillargeon
Dr Louis Patry

Arsenic L’arsenic est un élément chimique extrêmement toxique, naturellement présent dans l’environnement. Utilisé autrefois pour traiter diverses conditions, dont la syphilis et la tuberculose ou encore comme pigment dans la peinture, l’arsenic a également été utilisé comme poison, entre autres par les Borgia et à la cour de Louis XIV, en raison de sa grande efficacité doublée d’une absence totale de goût.

L’arsenic existe rarement à l’état pur et sa toxicité varie selon sa forme chimique. Il se combine à d’autres éléments, comme l’oxygène, le chlore ou le soufre pour former des composés inorganiques, ou encore au carbone ou à l’hydrogène pour former des composés organiques. Les composés inorganiques sont considérés comme beaucoup plus toxiques que les composés organiques. L’arsenic peut également être présent sous la forme de gaz arsine, particulièrement toxique.

Sources d’exposition environnementale

L’arsenic est naturellement présent dans la croûte terrestre et les minerais à de nombreux endroits sur le globe, dont au Canada. Ainsi, l’érosion ou l’altération des sols ou des minerais peut entraîner la contamination des eaux souterraines par l’arsenic. De plus, l’arsenic peut se retrouver dans l’atmosphère à la suite d’éruptions volcaniques.

L’arsenic peut donc se retrouver dans l’eau de puits artésiens et dans plusieurs aliments cultivés sur des terres contaminées (viandes, volailles, produits laitiers, céréales). Les crustacés, fruits de mer et certaines algues peuvent avoir des teneurs assez importantes en arsenic, mais sous sa forme organique, considérée comme peu toxique. De plus, dans la majorité des cas, les concentrations en arsenic inorganique que l’on retrouve dans les aliments sont très faibles.

On peut également retrouver de l’arsenic dans l’air extérieur, surtout en milieu urbain, dans la fumée de cigarette et dans certains remèdes naturels. La contamination de l’eau, qui peut aussi être le résultat de la contamination par des effluents industriels, constitue la principale source d’exposition environnementale à l’arsenic inorganique.

Sources d’exposition professionnelle

L’arsenic est un sous-produit important de l’exploitation de l’or et du cuivre. En plus des excavations minières dans des gisements de minéraux sulfurés, qui sont ceux dans lesquels on retrouve souvent l’or et le cuivre, ce sont particulièrement les activités de fonte et de raffinage de métaux tels le cuivre, l’or, le plomb et autres métaux non-ferreux, ainsi que la production d’alliages de métaux, qui peuvent être à l’origine d’une exposition professionnelle. De plus, comme la combustion de combustibles fossiles peut libérer de l’arsenic, on pourra en retrouver dans les poussières de cheminées, exposant ainsi à l’arsenic les travailleuses et travailleurs qui entretiennent les fourneaux et cheminées.

Même si l’arsenic est de moins en moins utilisé au Canada, on peut en retrouver dans des herbicides, des pesticides, des produits de préservation du bois à utilisation industrielle, lors de l’incinération de déchets, ou encore dans l’industrie électronique et des semi-conducteurs ainsi que dans celle de la fabrication de verres décoratifs.

Voies d’absorption et mécanisme d’action

L’arsenic est rapidement absorbé par les voies respiratoires et gastro-intestinales, la peau étant une voie d’entrée négligeable, sauf lors de contacts prolongés. La voie pulmonaire reste la voie d’entrée la plus importante dans les milieux de travail.

Une fois absorbé, l’arsenic est transporté par le sang et rapidement distribué dans tous les organes, en particulier le foie, les reins, le cœur, les poumons, les muscles, le système nerveux, le tractus gastro-intestinal et la rate. L’arsenic a aussi la capacité de traverser la barrière placentaire. À la suite d’une exposition prolongée, l’arsenic se concentre dans les tissus riches en kératine tel la peau et les phanères (ongles, cheveux, poils) où il peut persister longtemps. Sur le plan cellulaire, l’arsenic perturbe la synthèse de très nombreuses enzymes et interfère avec plusieurs mécanismes biochimiques.

Le métabolisme de l’arsenic dans le corps est complexe. Entre autres, un processus de transformation, appelé méthylation, entre en action afin qu’il soit plus facilement excrété par les reins. Des facteurs génétiques, nutritionnels et reliés à la dose influencent le processus de transformation. Longtemps considéré comme un processus de détoxification, il existe aujourd’hui une remise en question de cette affirmation à la lumière des données actuelles.

Impacts sur la santé

Le tableau clinique d’une intoxication à l’arsenic varie selon le type d’exposition. À la suite d’une exposition importante sur une courte période (jours ou semaines), les manifestations sont sévères et peuvent apparaître sur une période de quelques heures à plusieurs semaines.

Les manifestations précoces sont gastro-intestinales (douleurs abdominales sévères, nausées, vomissements, diarrhée aqueuse sanguinolente) et les personnes intoxiquées se plaignent également de céphalées importantes, d’étourdissements, de faiblesse et de léthargie. Des atteintes importantes peuvent survenir sur les plans cardiovasculaire, respiratoire, neurologique, hépatique, rénal et hématologique, et peuvent entraîner la mort.

Une intoxication subaigüe ou chronique, avec absorption d’une plus petite quantité d’arsenic sur une période de semaines ou de mois, peut également entraîner des effets dans presque tous les systèmes, tels que la fatigue, des symptômes gastro-intestinaux, des atteintes des systèmes nerveux, cardiaque et vasculaire (phénomène de Raynaud), des lésions de la peau (hyperpigmentation et hyperkératose des paumes des mains et de la plante des pieds), une anémie et une atteinte hépatique. Le diabète, l’hypertension et des maladies respiratoires ont également été reliées à une intoxication chronique à l’arsenic. Des séquelles sont fréquentes, tant à la suite d’une intoxication aigüe que chronique.

L’arsenic est un cancérogène reconnu par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) pour le poumon, la peau et la vessie et a été associé au cancer du rein, du foie, de la prostate et du sang.

Prévention et surveillance biologique

Substance très toxique et cancérogène, l’exposition à l’arsenic inorganique devrait être réduite au plus bas niveau possible et des mesures de prévention strictes établies.

Pour les travailleuses et travailleurs exposés à l’arsenic, un programme de surveillance biologique peut être mis en place, soit des dosages urinaires d’arsenic inorganique réalisés à la fin de la semaine de travail. Comme l’élimination rénale de l’arsenic est rapide, le dosage urinaire reflète davantage une exposition récente survenue au cours des jours précédant le prélèvement. Lorsque c’est l’arsenic total qui est mesuré (inorganique et organique sans distinction), il est préférable de s’abstenir de consommer des fruits de mer au moins 48 heures avant le prélèvement.

Conclusion

L’arsenic inorganique, substance très toxique et cancérogène, peut être la cause de multiples effets nocifs sur l’organisme. En l’absence de traitement efficace, l’application de mesures de prévention strictes reste le meilleur moyen de prévenir des atteintes à la santé.

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Références

Agency for Toxic Substances and Disease Registry, ATSDR Case Studies in Environmental Medicine. Arsenic Toxicity., Dernière mise à jour: 15 janvier 2010.

Ratnaike RN, Acute and chronic arsenic toxicity, Postgrad Med J 2003; 79:391-396.

LaDou J, Harrison R, Current Occupational & Environmental Medicine, Fifth Edition, McGraw-Hill Education, USA, 2014.

Répertoire toxicologique de la CSST, Arsenic.

INRS, Arsenic et composés minéraux. Fiche toxicologique FT192.

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Dre Martine Baillargeon MD, FRCSC, CSPQ, DESS travaille à la Clinique de médecine du travail et de l’environnement du CHUM et au CIUSSS Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, Santé au travail.

Dr Louis Patry MD, FRCP, CSPQ, DEA travaille à la Clinique de médecine du travail et de l’environnement du CHUM et au CIUSSS Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, Santé au travail.

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